Esperenza
Les années passèrent dans cette étrange cohabitation. Le 700 000 000 de membres de l'Empire d'Haran baignaient dans un immense "trip" de 5 000 000 000 de vingtenaires. Ils étaient passionnés, habités d'une force et joie de vivre qu'eux-même n'avaient plus senti depuis des générations : l'établissement de son chez soi en tant que peuple. Faire ses lois, basées sur ses valeurs, et dans sa maison que nous avons bâtie avec nos mains.
Ils étaient pour la courte majorité des artistes, des marginaux et rêveurs de toutes sortes ; mais il y avait une forte classe de meneurs ingénieurs et techniciens, convaincus qu'il est possible de faire autrement avec la science. Alors que l'influence humaine s'étend sur la galaxie de Varden, les ressources s'y trouvant paraissent infinies et les peuples se servent sans considération aucune pour l'équilibre fragile de la vie s'y trouvant. Ils, avec à leur tête le triple-docteur Sigmund Rakass V, croient que l'humanité est trop nombreuse que bâtir des tours de plusieurs kilomètres de haut ne suffit plus, nous devons couvrir les planètes d'acier et de béton. Au lieu de promouvoir la vie en quantité, ils sont d'avis que c'est la qualité de vie qui devrait primer. Au lieu d'avoir des classes fortunées se pavanant dans leurs tours d'ivoires, plongés dans la décadence et la luxure jusqu'à l'âme, et une large population pauvre et désœuvrée devant tuer leurs semblables pour survivre ; ils ont choisi de vivre moins nombreux étalés sur plus de planètes, en harmonie avec son environnement.
Il reste qu’ils sont tous mus par une croyance : le retour à la nature est la meilleure façon de bien vivre, jeune, en santé et longtemps. Et c’est Rakass qui les mènera à cette réalité.
Pell et Adie, ainsi que la plupart des leurs, s’y étaient fait à la vie de singes ; comme ils aimaient en blaguer entre eux. Ça créait effectivement quelques frictions lorsque c’était dit en « public ». Il est vrai qu’on y ressentait un certain bien-être à se retrouver entourer d’arbres, oiseaux, rongeurs et mêmes les insectes. Il en fallut cependant payer le prix. Après tout près de sept ans de vie sur leur nouvelle planète, ils ont perdus pas moins du tiers des membres de l’expédition originale. Pour la plupart, ce fut une mauvaise adaptation au nouvel environnement. Sans appartements aseptisés et purificateurs d’air en quasi-permanence, les maladies en tuèrent 175 000 000. On dû malheureusement noter 25 000 000 de disparussions, chutes dans des ravins ou des arbres et mangé par des animaux. Quant aux 33 000 000 restants, plusieurs moururent tout simplement de vieillesse ou furent tués lors d’affrontement ou conflit avec les habitants de la planète. Ces derniers n’ont jamais cessés, mais ont connus des périodes d’intensités, frôlant la guerre civile. Les idéos et mœurs des membres de la colonie sont plutôt extrêmes et ce ne plut pas à tous les Harans. Comme à chaque rencontre de deux civilisations, des conflits éclatent. La mort de milliers d’Harans lors d’une grande épidémie (elle ne fut pas déclarée pandémique, puisqu’elle ne touchait que les Harans) fut notée d’un grand mouvement de contestations sur les pratiques d’hygiène à employer sur la Colonie. Lorsqu’un laboratoire artisanal de confection de gel antibactérien fut importé illégalement sur la planète, les violences éclatèrent et plusieurs centaines de personnes perdirent la vie. Ceci n’est qu’un des nombreux incidents qui ont parsemé la cohabitation.
Il n’empêche que beaucoup de liens se formèrent entre les deux civilisations. Plusieurs familles se formèrent de membres des deux côtés et plusieurs enfants virent le jour. C’est pourquoi c’est toute une planète qui fut déchirée, mais des deux côtés soulagés, lorsque Pell s’adressa au Conseil de la colonie ce soir-là.
« Mes amis, je viens vous voir, ici ce soir, pour vous faire une grande annonce. Depuis que nous sommes arrivés sur cette planète, parmis vous, nous…
- Envoeye! Embraye, la Pelle! HAAhahaha! »
Le rire se propagea à toute la foule et Pell eu un petit sourire.
« D’accord, d’accord. Nous sommes ici depuis plus de sept ans pour réparer nos propulseurs d’hyper-navigation. Malgré les moyens…modestes dont nous disposions, nous avons réussi à dessiner un nouveau moteur. Ce moteur a été testé et il fonctionne merveilleusement bien…mieux que le précédent, même. »
Il baissa légèrement la voix sur les derniers mots en lançant un regard à Rakass, appuyé sur un arbre. Il marqua une pause en appuyant son regard dans celui du dirigeant. Ils avaient vécus beaucoup de chose lors de ces dernières années et ils avaient tous beaucoup appris. Alors qu’il avait inculqué beaucoup de notions théoriques impériales sur la navigation hyperspatiale au jeune homme, lui-même avait appris beaucoup sur la vie, et il n’en sera plus jamais pareil. Il releva la tête fièrement et lança :
« Nous sommes prêts à repartir pour l’Empire! »
Un silence s’installa, suivi d’une légère rumeur, elle-même brisée par d’un cri de joie qui fit trembler la forêt entière. Alors que les Conseils de la colonie sont retransmis en directs à tous les arbres du réseau « urbain » de la planète, toute la colonie fut traversée d’un maelstrom de sentiments : joie, tristesse, déchirement, soulagement, espoir et même curiosité et inquiétude.
La fête repartie de plus belle, mais Pell, Adie et Rakass se rencontrèrent à l’écart.
« Nous devons rejoindre nos terres, maintenant que nous le pouvons. Grâce à nos moteurs hyper-spatiaux de nouvelle génération, nous y serons en peu de temps. Je vous remercie grandement de votre hospitalité. »
Adie prit une pause et s’approcha du jeune trapus.
« Je sais que ça n’a pas toujours été facile, mais je tiens à tous vous remercier. Les sacrifices ont été partagés, mais lourds. Nous en ressortons grandis. »
Quelques jours plus tard, 700 000 000 d’habitants quittèrent la planète. Plusieurs familles restèrent, mais davantage quittèrent avec leurs enfants, soucieux de faire leur propre petite révolution et reprendre une vie normale.
Cette nuit-là, tout le peuple d’Esperenza décida qu’il tournait la page sur une période trouble de leur courte existence et qu’il était important de marquer le coup. Ils décidèrent que la Colonie allait maintenant devenir les « Lunes d’Athéna » et s’étendre sur d’avantage de mondes. Comme nos colons approchaient maintenant la trentaine, la majorité d’entre eux désiraient fonder une descendance et occuper la place qui fut laissée par leurs compatriotes de fondation. Il était temps d’entamer le peuplement de cette nouvelle nation, et il est vrai que ces dernières années eut laissée des dissensions au sein des colons qui laisseront des cicatrices. Tous avaient ressenti le besoin de concrétiser cet idéal de prioriser qualité de vie plutôt que la quantité de vie par planète.
« Là-haut, tout là-haut, y’a plein d’planètes où on pourrait vivr’, pis y protéger la vie. ‘rgarde le point bleu, au milieu des étoiles. Cé notr’ chantier spatial. Yé entouré des premiers vaisseaux d’colonisation[…] »
Cette nuit-là, beaucoup de rêves prirent formes, les yeux vers l’infini ; plusieurs vies furent conçues, les yeux noyés dans les étoiles.