La très légère navette civile arriva dans le circuit a une vitesse alarmante, c'était un véhicule fin et élancé, peint d'une étrange couleur grise changeante que l'oeil n'arrivait jamais à arrêter. Une peinture multispectre, antiradars.
Loin des énormes limousines volantes et yachts luxueux abritant force corvettes dans leurs hangars, cette balle de fusil furtive était l'idée qu'on se faisait d'un transport VIP dans la Corporation.
Sophie Delauncet suivit du regard la trajectoire gracieuse du vaisseau, qui s'immobilisa complètement une dizaine de centimètres au dessus du sol, avant de déployer ses patins pour se poser. Quelques secondes après, un panneau s'ouvrait sur son côté.
Un homme s'encadra dans l'ouverture et sauta ua sol avec une agilité surprenante. D'origine asiatique, il avait l'air d'un homme prématurément vieilli, sa peau creusée de profonds sillons qui lui faisaient un sourire permanent, infime et sans joie. Carnassier. Son regard était alerte, rebondissant sans cesse de la jeune femme venue l’accueillir aux bâtiments faméliques qui encadraient la piste d’atterrissage. Il glissa une main à l'intérieur de son long manteau beige, un authentique manteau de tissu, et en tira un étui d'argent. L'ouvrant, il préleva adroitement une cigarette.
Sophie Delauncet lui tendait un briquet, il l'alluma sans un mot. Elle aussi portait de rares "vrais" vêtements. Un caban noir que le vent froid qui balayait la piste faisait claquer, et autour de son cou une belle écharpe grise. Elle avait un visage discret encadré par de cours cheveux bruns, la peau pâle d'une Européenne, ses yeux étaient d'un noir de jais, sa pupille à peine distinguable de l'iris.
"-Bienvenue chairman. Dit-elle.
-Salut." Marmonna t'il.
-Comment...C'était? Risqua t'elle.
Il aspira une grande bouffée de sa cigarette et ne répondit pas. Sophie décida de ne pas insister.
N'ayant guère besoin de plus de protocoles, ils se dirigèrent tout deux vers l'Aile toute proche. Sa construction était à peine commencée, ce n'était guère qu'un moignon du centre de commandement avancé qu'elle devait devenir. Le site choisi pour les premiers travaux était un immense plateau de l'hémisphère Nord de Xinhua. Fertile et bien placé, d'environ quatre cents miles de diamètre, le site était presque idéal, si ce n'était les vents violents qui le balayaient chaque seconde de chaque minute de chaque heure de chaque jour. La flore était en conséquence nombreuse mais souple, à perte de vue, un vert tableau mouvant au passage des rafales, une véritable carte des vents instantanée. Les quelques pauvres serres géantes qui s'élevaient ça et là avaient l'air de minuscules gouttes brillante dans un océan vert.
L'Aile se dressait en plein centre de ce plateau, autour d'elle, l'embryon de ville primitive héritée des natifs, et le gigantesque chantier lancé par les employés de l'Hawkeye Corp émigrés sur Xinhua. Il faudrait un peu de temps avant que la ville ne soit totalement fonctionnelle, mais même alors que le soleil déclinait à la fin d'un très long jour d'été, les chantiers bruissaient d'activité.
La plate-forme surélevée de l'héliport était reliée directement à l'Aile. A terme, elle devrait se trouver à son sommet, ou dans un des nombreux hangars dissimulés dans le bâtiment. Ils parcoururent d'un pas vif la mince passerelle qui servait de chemin jusqu'à l'Aile, et s'y engouffrèrent prestement.
Le comité d’accueil était restreint, deux hommes en costume tirés et une femme élégante portant une robe d'un orange flamboyant. Ce fut elle qui parla:
"-M. Xingjian, quel plaisir! Les dernières nouvelles de Prime étaient...
-La réalité est pire. La coupa le vieil homme. Ceux qui ne sont pas ici sont morts ou purifiés, nos bases de données ont été intégralement détruites, et les comptes en banque ne veulent plus rien dire.
-Intégralement? S'étrangla la jeune femme.
-Ca te ressemble bien de t'inquiéter des bases de données plutôt que des vies humaines Yaëli...Mais oui, je n'ai pu récupérer qu'un ensemble de processus de base, nos ingénieurs ici n'ont guère mieux. Il nous faudra bien tout reconstruire d'ici.
Les visages étaient fermés. Un des deux hommes jura:
"-Fichus Puristes...Le pire des scénarios possibles.
-Le pire des scénario possibles, ça aurait été un Pogrom l'année dernière. Le contredit Sophie Delauncet avec détermination. Au moins d'ici, on a une chance de tout reconstruire. Technologie, infrastructures, et surtout réseaux. On possède une planète bon sang!"
A. Xingjian opina d'un air las:
"-Autant se mettre au travail dès maintenant...
Il coupa d'un geste de la main les protestations.
"-Je suis encore en état de parer au plus urgent, l'organisation. J'ai déjà préparé quelques schémas. Yaëli, je te veux la ou tu es la meilleure. Nos réseaux étaient notre oxygène, j'ai besoin que tu commence à étendre de nouveau notre Oeil. Jon, sécurité. Nous ne sommes pas seuls. Je ne pense pas que les Puristes traverseront des centaines d'années lumières pour poursuivre leur stupide pogrom, mais soyons prêt à tout."
Tout en parlant, il marchait vers la salle de conférence, toujours au même endroit sur les plans des Ailes.
"-Sean, continues ce que tu as commencé. Officie comme maire en attendant que l'on organise des élections. Sophie, bien sûr, tu seras ma Main."
La jeune brune opina gravement, et ils se mirent au travail.





