- Faites préparer mon équipage."
Occupé à contempler la Cite flottante par la fenêtre, Syrus avait répondu sans détourner les yeux.
Quelle ironie! De toutes ces années de lutte, de survie, son peuple n'avait tiré aucune leçon.
Il y a bien longtemps, ou serait-ce dans des milliers d'années, les technologies utilisées pour parvenir à point de l'univers était si déroutantes!, en un autre temps donc la Confédération Végasienne avait été une force respectée dans la galaxie. Ses prises de position au sein de l'Assemblée Galactique était écoutées. Syrus avait participé à tous les combats politiques de son époque. Dans son combat contre la tyrannie il avait rencontré des peuples aux aspirations semblables. Ensemble il avait créé une force diplomatique de premier ordre et fait reculer l'oppression.
C'était avant. Avant l'invasion de Véga par les flottes d'un de ces tyrans qu'il se plaisait à passer par le fil de ses mots. La Confédération Végasienne empêtrée dans ses éternelles contradictions politiques n'avait pu se défendre. Véga était tombée. Il avait mené les survivants à travers les galaxies. Jusqu'à trouver la nouvelle Véga.
Alors son peuple s'y était installé. Courageusement il avait rebati une civilisation brillante. Pour un temps les errements du passé avait été oubliés. Les grandes Maisons s'étaient unies sous son commandement. Les Héliarches s'étaient tus. Véga avait été rebatie.
Devant lui s'étendait la Cité Flottante. Une ville entièrement construite sur l'océan, dont la stabilité était assurée par des mécanismes complexes. C'était l'un des secrets les mieux gardés de la Maison Neptune. Son Grand Maître avait accepté de participer à l'effort global sans rien exiger en retour. De quels prodiges les Végasiens étaient capables lorsqu'ils s'unissaient!
C'était un temps béni. Un temps de concorde.
Cela n'avait que trop duré sans doute.
Peu à peu, les anciennes croyances étaient reparues. L'influence des Héliarches avait grandi. Ce culte étrange qui tirait d'un antique ouvrage trouvé sur l'ancienne Véga, "Le traité d'astronomie de Paco Rabanne", prétendait trouver dans l'alignement des planètes, et des étoiles, les clés de la Vérité.
Peu à peu leur culte avait repris son ancienne vigueur. Syrus avait été contraint de reconnaître leur légitimité. La société Végasienne suivait à nouveau le rythme étrange de leurs prédictions. Ils avaient le pouvoir de convoquer une élection à tout moment. Ils venaient apparemment de le faire.
Car les Maisons reprenaient également de leur puissance passée. C'est une vérité universelle que deux Végasiens ne peuvent rester d'accord très longtemps. Les conflits avaient scindé la société. Les Maisons en avait profité.
Les Maisons! Les douze plaies de Véga. Mars, Neptune, Jupiter, Venus, Saturne, Pluton, Phobos, Janus, Atlas, Obéron, Cronos et Hypérion. Les douze clans qui régissaient le fonctionnement de l'ancienne Véga. A la fois familles, corporations immenses, partis politiques, se revendiquant Etats autonomes, privés de territoires il est vrai, mais levant un impôt sur tous ceux qui sollicitait leur protection, entretenant leurs propres armées. Les Maisons pouvaient déstabiliser Véga au gré de leurs alliances changeantes. On prétendait d'ailleurs que si les Végasiens affectionnaient particulièrement les Cités Flottantes c'était parce que leur société était sans cesse en équilibre instable, ballotée par les flux et reflux de ces machinations politiques.
Les Maisons étaient de retour. Pendant de nombreuses années Syrus avait gouverné seul. Il avait mené son peuple à travers les systèmes, les galaxies, pour trouver une nouvelle terre promise.
Aujourd'hui elles avaient exumé l'antique Constitution. Ce texte fondateur trouvé jadis - ou serait-ce dans des milliers d'années - dans les ruines anciennes. Un texte directement issu de la préhistoire stellaire. Les Végasiens avaient au cours des siècles amendé ce texte pour créer un système politique complexe, reposant sur l'autorité du Sénat Végasien, représentant du peuple, et de la Curie, représentant les Maisons, déclinée en une infinité de sous-commissions, la Curie Stellaire, la Curie extraordinaire, la Curie Régulière, .... Un système instable puisque les élections étaient laissées à la seule appréciation des Héliarches.
Les Végasiens qui craignaient plus que toute autre chose la tyrannie et l'opression avaient bientôt réclamé le retour de la Confédération.
Tout ce chemin pour revenir au point de départ. Desormais il faudrait à Syrus affronter à nouveau les luttes de clans, désamorcer les conflits, combattre les alliances des Maisons.
Jadis il avait créé la treizième maison. La Maison Syrus. Il lui faudrait la rebatir.
Syrus fut tiré de ses reflexions par le léger grincement des stabilisateurs de son carosse anti-grav.
Une foule compacte se massait aux abords du Sénat. Le peuple Végasiens avait repris les habits des Maisons. L'âge d'or était révolu.
Il entra dans l'enceinte du bâtiment et se dirigea vers son fauteuil. Autour de lui s'étaient groupés ses partisans.
"...n'a que trop duré, il est temps à présent de remettre de l'ordre et de la justice en ce monde. La Confédération Végasienne doit renaître de ses cendres. Je me porte candidat au nom de la Maison Jupiter au poste de Premier Consul.
- Merci Seigneur Orion. Les représentants des douzes Maisons se sont déclarés candidats. Pouvons-nous procéder au vote? annonça le Haut Sénéchal Hélios"
Syrus se leva d'un bond.
"Honorables Héliarches, Estimés Maîtres des Maisons, j'ai l'honneur de vous faire part de ma candidature au poste de Premier Consul. Au nom de la Maison Syrus."
Une vague de murmures s'étendit sur l'Assemblée, bientôt couverte par les encouragements de ses partisans.
"Bien la candidature du Sieur Syrus est entendue. Messeigneurs, je vous prie de procéder au vote sans désemparer. L'alignement cosmique favorable ne saurait durer longtemps".
Syrus s'assit de nouveau. Treize Maisons, treize candidats. Le vote pourrait durer un certain temps. Peut être même égaler le record en la matière de trois ans, huit mois, treize jours et huit heures.
"Messire, j'ai appris de sources sûre que la Maison Janus envisagerait de soutenir la Maison Jupiter en échange du monopole de l'exploitation des mines de tritium. La Maison Janus est en fort marrie, elle qui prétendait au même avantage. Peut être pourrions-nous en tirer partie. Il m'a également été rapporté que la Maison Vénus est disposée à s'unir à la Vôtre en échange de la Questure. Cela étant dit, la Maison Mars serait peut être étonnée d'apprendre qu'une semblable démarche puisse être menée par l'une de ses alliées."
Syrus prit une profonde inspiration avant de retourner dans l'arène.

