Extrait de l'article "Colonies Titaniennes Autonomes", Micropaedia Vardenia, édition 15.213 TSU
"À la toute fin du XXIème siècle, les sources d'énergie renouvelables n'étaient toujours pas suffisantes pour subvenir aux besoins d'une population qui, pour une grande majorité, avait désormais adoptée la société de consommation. Mais les réserves de pétrole de la Terre semblaient enfin épuisées, et celles de gaz naturel étaient bien moins importantes que ce qu'avaient prédis les estimations. Même les gisements de l'Arctique, exploités majoritairement par les russes, seraient à sec d'ici à une quinzaine d'années.
La conquête spatiale, elle, se trouvait au début d'une période particulièrement active ; Mars, pour le moment habitée uniquement par des scientifiques, recevait sa première vague de colons, et les compagnies privées de transport et d'exploitation minière avaient un regain d'intérêt pour la Lune et ses minerais. Ce fut dans ce contexte que la Fédération de Russie prit un choix risqué mais nécessaire: s'approprier une partie des territoires de Titan, principale lune de Saturne, et exploiter ses vastes mers de méthane en chargeant des cargos entiers en partance pour la Terre.
Ce changement d'activité, sans être une réussite fulgurante, permit à l'économie du pays de ne pas trop décliner malgré l'arrêt progressif des exportations de pétrole. Il fallut un bon demi-siècle pour que l'exploitation soit réellement rentable, et que le gouvernement y investisse suffisamment de fonds pour assurer son développement, malgré la réticence de nombreux autres états. Ces mêmes états, qui jusqu'à présent n'avaient pas cru à la réussite d'un tel projet, lancèrent bientôt leurs propres exploitations. Devant l'arrivée massive d'ouvriers de différentes nationalités, le coût de construction d'habitats vivables, et la durée de transmission des informations entre les métropoles et la colonie, un traité international fut signé: un unique et vaste dôme habitable, Sinlap, fut construit par tous les pays colonisateurs pour loger leurs expatriés, et une partie des décisions locales seraient désormais prises par un conseil de représentants élus par les colons, parmi les colons.
Trois quarts de siècle passèrent. Les ouvriers avaient fait venir leurs familles, les plus jeunes en avaient fondées ; dans les rues étroites et mal éclairées de Sinlap, les commerces s'étaient multipliés et diversifiés. Le dôme, relié à sept autres plus petits, n'était plus uniquement un vaste ensemble de logements en barre d'immeubles: c'était une ville, avec sa vie propre, et même une culture naissante. Désormais, la population titanienne dépassait les 360 000 habitants, et les ouvriers n'étaient plus qu'une «grande minorité» parmi les nombreux fonctionnaires, commerçants et même retraités ayant refusés de quitter ce qu'ils considéraient comme leur patrie. Les conditions de vie étaient rudes, du fait de l'importance des ravitaillements en vivres provenant de la Terre et des ruptures régulières des réseaux d'électricité et de communication. La solidarité nécessaire pour vivre dans ces conditions avait finie par effacer les barrières naturelles entre les différentes nationalités ; même la séparation entre russes et non-russes avaient finie par s'estomper. Une communauté menant une petite vie, simple et tranquille, bien loin des enjeux politiques et économiques des métropoles. Malheureusement, cela ne dura pas.
Sur Terre, la transition écologique rapporta enfin ses fruits, et les hydrocarbures, unique source de revenus de Titan, furent peu à peu délaissés. Les métropoles imposèrent un choix simple aux titaniens: quitter la planète et s'installer sur Mars ou sur Terre, ou rester et tenter de survivre malgré l'arrêt progressif des approvisionnements. Seule une dizaine de milliers de Sinlaïens acceptèrent d'être délogés. Les autres s'organisèrent: des espaces furent transformés, de la terre cultivable importée, et les premières cultures Titaniennes naquirent. Une usine produisant de l'eau grâce à la combustion du méthane fut crée. Ce système fonctionna durant un temps, un temps seulement.
Un jour, il fallut se rendre à l'évidence. La vie sur Titan était impossible. Mais entretemps, une autre option que le retour sur Terre (impliquant une diaspora fatale à la culture Sinlaïenne) leur avait été proposée: l'invention de la propulsion supra-luminique avait permis les voyages interstellaires, et la découverte de nombreuses planètes habitables. Umbriel4, située à 46 années-lumières du système solaire, était l'une d'entre elles. Le long voyage (72 jours) qui sera plus tard appelé Premier Exode fut marqué par de nombreuses pertes, les moteurs hyperspatiaux n'étant à l'époque pas aussi sûrs qu'aujourd'hui. Ce fut le plus meurtrier des trois exodes, et la période qui le suivit, une des plus sombres de l'histoire titanienne.
Umbriel4 avait beau être plus fertile que Titan, elle n'était pas pour autant un éden. Les villes et bon nombre d'infrastructures devaient être construites sous des dômes les protégeant de l'atmosphère, riche en monoxyde de carbone, et des rayonnements ultraviolets dont les doses étaient nocives pour les humains. Malgré tout, l'abondance de matières premières et les nombreuses cultures de plantes terrestres génétiquement modifiées permirent à la population de connaître une nouvelle phase d'expansion. De plus, des entreprises plus grandes que de simples commerces de quartier naquirent, une économie libérale et capitaliste s'installa, les écarts de richesse augmentèrent. Le Conseil vota une nouvelle organisation des pouvoirs politiques, plus complexe et complète, sans demander leur avis aux métropoles auxquelles les titaniens étaient, officiellement, encore rattachés. Les états colonisateurs virent d'un très mauvais œil le développement d'Umbriel4, et son autonomie totale. Le référendum sur l'indépendance souhaité par le Conseil (et qui n'aura au final jamais lieu) fut la goutte d'eau qui fit déborder le vase: des contingents militaires ainsi que des milliers de colons civils furent envoyés sur place pour encadrer la population ; la nouvelle constitution fut abrogée, et des responsables politiques terriens mis au sein de l'assemblée nouvellement formée. Un ancien ambassadeur, Lars Petrov, fut placé à la tête du pouvoir. Les manifestations contre le régime terrien furent réprimées dans le sang. Il n'en fallut pas plus pour faire naître une guerre d'indépendance: les titaniens se battirent à coups d'attentats meurtriers, touchant autant les institutions que les civils terriens. Les représailles prirent elles-aussi des civils comme victimes, et la torture ne tarda pas à faire son apparition dans les prisons militaires. Les métropoles restèrent enfoncées dans ce bourbier durant sept longues années, avant qu'elles ne décident enfin à l'unanimité d'accorder son indépendance à Umbriel4.
En quittant la planète, elles ne prirent même pas la peine d'y instaurer des institutions viables, et dès lors les coups d'état succédèrent aux coups d'états. Durant cette période trouble de presque un siècle qui connu pas moins de huit régimes différents, se forma une aristocratie, constituée de familles d'intellectuels aisés (industriels, magistrats, artistes, chercheurs...) se détachant de chaque pouvoir en place. Cette aristocratie prit l'habitude d'aider, autant que faire se peut, les populations défavorisées, de créer des conseils de quartier, de financer des écoles, des cliniques: en bref, de suppléer à un état qui avait démissionné de ses missions, sans pour autant critiquer directement ou tenter d'affaiblir ce même état. Lorsque Roksana Stimir, arrivée au pouvoir en succédant à son père, prit l'aristocratie pour cible et décida de la mettre à sac, cette dernière eu le soutien de l'ensemble de la population, et même d'une partie des militaires dont les conditions de vie étaient devenues pitoyables. Après 38 jours de révolte, Stimir s'exila avec une partie de son gouvernement ; la famille aristocrate la plus influente, les Justitiaes, prit le pouvoir et organisa des élections libres pour élire une assemblée constituante. La constitution fut établie à la fois par l'assemblée et par les Justitiaes: elle définissait une monarchie constitutionnelle provisoire, dans laquelle le système de souverain héréditaire disparaitrait dès que la principauté aurait connue 25 années de stabilité politique consécutives. Les 25 années passèrent, et l'influence du prince s'avéra bénéfique: la monarchie devint définitive, le statut de prince fut changé, l'Empire titanien était né. Durant plus de deux siècles, il connut une période de développement relativement constant, ne s'impliquant que dans très peu de conflits armés et limitant au maximum l'influence des crises économiques sur sa population."


