Sa voix avait résonné sur toute la passerelle, criant le nom du nouveau maitre à bord.
Jonchée de cadavres des membres des Divisions Noires, son plancher métallique ruisselant de sang, elle n'était plus qu'un champ de bataille.
Le Crusader entier n'était plus qu'un champ de bataille. Pris par surprise, les fidèles de l'Amiral étaient en infériorité numérique. Et la plupart ne s'attendaient pas à voir arriver des Sélénite hostiles.
Il se tenait debout, dans son uniforme, les mains jointes, face à la vitre donnant une vue sur la Base Sigma, dos à la porte. Il avait pris quelques galons, depuis la fois ou il s'était retrouvé, hurlant comme un possédé, dans une navette laissée à l'abandon dans l'espace.
Dans son dos, à l'autre bout de la pièce, l'Amiral. La respiration sifflante, l'air mauvais.
La première confrontation entre les deux géants, depuis l'Aube d'Acier. Cette journée fatidique ou tout contact avait été perdu avec Séléné, et ou l'Amiral avait pris les pleins pouvoirs en faisant exécuter tout officier s'opposant à lui.
Seul Rackman avait été épargné, au nom de l'amitié qui le liait à Torvucci.
Il avait ainsi été laissé dans l'espace, avec une chance de survie, mais surtout un exil obligatoire.
Rackman se retourna. Son visage chevalin semblait métamorphosé. Une longue cicatrice lui barrait le visage, tandis que son œil gauche n'était plus qu'un ovale blanc. Il souri à son ancien collègue et ami, avant de passer sa main gantée sur sa cicatrice, et de prendre la parole, d'une voix forte.
"Andrew. Quelle joie de te revoir. Tu n'as pas changé, en ces quelques années. Quand à moi, tu peux voir que je me porte comme un charme, malgré ce que tu m'as fait. Vois cette cicatrice. Je la tiens de toi, Andrew. Je la tiens de cet exil forcé. Quand tu m'as toi même jeté dans cette navette à peine capable de décoller. Et j'ai pourtant réussi à rejoindre une planète... Ou je me suis crashé.
- Je suis désolé pour toi, Newton. Maintenant, efface ce stupide sourire de ton visage, et viens régler ça à l'ancienne. Tu me voulais, je suis venu.
- Ne sois pas si impatient, ex-Amiral. Vois tu, je n'ai pas fini de raconter ce que tu as raté. lors du crash, le vaisseau s'est littéralement disloqué... Et je me suis retrouvé, comment dire... Gravement mutilé ?"
Alors qu'il finissait sa phrase, il avait enlevé ses gants. Ses deux mains apparaissaient alors à la lumière: reflets du métal luisant, force brute des prothèses dernière génération.
"Je suis presque mort là bas. Mais vois tu, j'ai été recueilli par une civilisation amicale, qui voyaient en moi un parfait cobaye pour leurs dernières expérimentations en matière de biotechnologies. Tu vois, nous sommes tous les deux des monstres, Andrew. Toi et moi sommes les rebuts de cette société.
-Mensonges !"
Mais sa voix ne semblait plus aussi assurée.
"Oh, serais tu énervé, Andrew ? Calme toi, voyons, ce n'est pas comme si... j'allais te faire souffrir !"
En prononçant ces derniers mots, il ouvrit sa vareuse, et sa chemise, découvrant un torse balafré et couvert de pièces métalliques.
"Vois tu, je ne dois ma survie qu'à la technologie, comme toi. Mais moi, je suis mieux équipé que toi. Alors prends ton arme, et bats toi. Aujourd'hui, l'un de nous deux doit mourir. Et ce ne sera pas moi".
Il pris deux sabres de duel à lame carbone, et en jeta un à Torvucci, qui l'attrapa au vol et eut un sourire mauvais.
"Je vois que tu n'as pas changé depuis l'Académie, Newton. Tu n'as pas supporté que j'ose remettre en question ton titre de meilleur bretteur, je me trompe ?"
En guise de réponse, une charge le força à se jeter sur la gauche.
Il atterrit prestement, tel un félin. Il n'avait rien perdu de ses acquis, mais n'avait rien gagné. A l'inverse de son adversaire, qui voyait sa vitesse et sa force augmentée par ses prothèses.
Mais sa confiance avait aussi augmenté, à un point trop élevé pour être raisonnable.
Rackman tenta une deuxième charge, qui ne fit que rayer la paroi d'un coup vertical. Puis un tenta une frappe d'estoc, qui empala piteusement un écran.
Torvucci para ensuite un coup, et commença son assaut.
Depuis leurs années d'études à l'Académie Sélénite, les deux bretteurs n'avaient pas changé leurs tactiques. Rackman étant porté sur une force physique plus importante, il assénait des coups particulièrement difficiles à parer. Torvucci, plus preste, misait sur l’agilité et les contre attaques rapides, alors que son adversaire récupérait son équilibre.
Le premier coup frappa le sabre de son adversaire. Le second fut évité par un saut. Le troisième frôla le torse.
Et Rackman repassa à l'attaque.
Le combat dura plusieurs minutes, alternant les offensives de l'un, puis de l'autre.
Ce n'est que après un quart d'heure, que les deux hommes, seuls sur la passerelle, désignèrent un vainqueur.
Comme dix années plus tôt, Torvucci et Rackman se défiaient pour savoir qui serait le meilleur bretteur. Pour les faveurs d'une femme ou une tournée d'alcool, ils avaient réglé leurs différents amicaux par le sabre. Mais cette fois, le combat était tout sauf amical.
Rackman fit la première erreur: il tenta un enchainement de coups puissants. Trop sûr de lui, il n'avait pas remarqué que son adversaire était dans une posture plus propre à l'évitement qu'à la défense.
Il ne s'en rendit compte que lorsque que sa lame cogna violemment contre le plancher, et qu'une lame se planta dans son torse.
Près d'un demi mètre d'acier carbone coupèrent polymères, muscles et vaisseaux sanguins, laissant dans son sillage une trainée rougeoyante.
Rackman bascula en arrière, et tomba dos à la vitre. Dos à l'espace
Face à son bourreau.
Le souffle court, un filet de sang au coin de la bouche, il regarda son victorieux ennemi, avant de fermer les yeux, et de murmurer.
"Bravo... Bravo Andrew... Tu m'as enfin battu.
- Je n'ai aucun mérite. Tu n'as pas changé. Ta confiance en toi t'a perdu, Newton. Veux tu que...
- Oui. Fais le. Tu en as envie. Je n'ai rien d'autre à te dire, si ce n'est que... Tu n'as aucune chance de me survivre.
- Adieu, mon ami. Puisse le temps nous pardonner."
Et la lame trancha net le cou de Rackman.
Jetant son arme au sol, Torvucci fit quelques pas en arrière, puis se dirigea vers la console centrale. Centre névralgique du vaisseau, la passerelle n'était plus qu'un océan de sang. Seul, au milieu des cadavres, un homme, le regard brouillé par les larmes, arrachait de son cou un collier au bout du quel se trouvait une clef.
Il l'inséra dans une serrure placée sur la console, au dessus de laquelle était marquée "Arrêt Contrôle Cœur".
La commande d'arrêt de contrôle du réacteur à antimatière. Sans champ de force pour maintenir l'antimatière hors de la matière, il allait réagir avec les parois, et provoquer une déflagration suffisamment violente pour anéantir le Crusader.
Et rayer toute forme de vie de la surface de la planète voisine.
La clef tourna dans la serrure, et les alarmes se déclenchèrent. Il marcha lentement vers la sortie, sachant qu'il lui restait assez de temps pour arriver à la navette. Il ne daigna pas jeter un coup d’œil au cadavre décapité de son ancien ami.
"Le passé est mort. Le présent est douleur. Le futur est néant."
C'est en ces mots qu'il expliqua la situation à ses amis, alors que leur frêle esquif se désolidarisait de ce qui était l'un des plus beaux bâtiments de la Flotte Sélénite, et se transformait lentement en une bombe géante.
Ils étaient déjà loin quand l'explosion eut lieu. Un immense éclat bleuté dans l'horizon, et le silence de l'espace. Une larme pour tous ceux morts par la folie de quelques hommes.
Et devant eux, l'infinité de l'espace.
Leur errance ne faisait que commencer. Mais elle ne devait finir que peu de temps après...

Malheureux sont ceux dont les rêves ont été brisés. Les éclats de l'âme laissent des plaies qui ne se referment jamais.
Andrew Torvucci