De sa plume, il écrivit avec ses Frères les premières lignes d’un rêve fou. De sa sueur naquit l’Indépendance. De ses mots furent convaincus les premiers corporatistes. De sa main il mena à la gloire la Corporation.
Brave, vertueux, intelligent, les superlatifs ne manquèrent jamais pour désigner l’un des plus bel esprits que n’eut jamais connu Aelron. Et à la disparition tragique des Empereurs Fel et MrFrenchy, il fut l’unique dépositaire de l’héritage corporatiste, et subsista comme dernier souverain de l’alliance indépendante, et troisième puissance universelle.
Jusqu’au jour où la malédiction l’atteignit à son tour, et qu’au cours de l’une de ses innombrables promenades rêveuses dans les coursives de sa station, il disparut, sans laisser de trace, apportant doute et désarroi quant à l’avenir d’une Corporation désormais orpheline. Durant longtemps ses alliés le cherchèrent, le pleurèrent, avant de se résoudre à honorer sa mémoire, et de faire de leur union un modèle de puissance, de stabilité, de Corporation des Systèmes Indépendants à son apogée, à la mémoire de ses 3 fondateurs disparus. »
-Berich Inian, In Memoriam: Kharen Bellamy-
Je suis un songe, je vis un rêve. Je vole.
Je suis un esprit, une incarnation. Je suis un ange, je fends les cieux à la vitesse de la pensée.
Je suis immatériel, éternel. Omniscient, conscient, mon éveil est ma gloire, ma récompense, pour cette vie que je laissais derrière moi.
Je vole, je plane. Doucement, vers cette étrange lueur.
Fascinante, envoûtante. Elle m’imprègne, je me sens l’insecte attiré par la bougie.
Mon bras se tend, mes doigts se relèvent. Je désire la toucher…
Je tombe…
Sous moi, le sol. Une terre, que je ne reconnais pas. Une terre, qui se rapproche. Vallées, montagnes et paysages se dessinent. Dans ma chute, je fends les nuages. Je me sens faible… Matériel… Une forêt s’entend à mes pieds, et une petite clairière semble foncer vers moi. Dans un ultime réflexe protecteur, mes bras se replient sur mon visage.
Je me réveille en hurlant.
Je parvint à me calmer, après quelques secondes. Mon cœur bat encore la chamade. Il bat ?! Où suis-je ? Je l’ignore. J’observe autours de moi, à travers cet étrange caisson où je me suis réveillé, et ne vois que des arbres ; au loin je parvins à distinguer entre les branches un vaste vaisseau posé, d’un rose éclatant. Qui suis-je ? Je ne sais plus. De vieux souvenirs remontent, mais tout est encore si confus. Obnubilé par ces réminiscence, je ne remarqua pas de suite l’étrange bonhomme, petit et difforme, m’observant en silence de ses petits yeux porçins et avide. Jusqu’à qu’il se mettent à hurler en sautillant :
- ? -
*****
“Putain Bob! T’es en train de lâcher l’congélo ! Fait gaffe! ” Beugla à son subordonné le Chef Rousseau.
Le susnommé Bob se répandit en excuses, et resserra sa prise sous le regard désolé de son collègue, qui l’aidait à porter sur un chariot répulseur le lourd coffre congélateur à travers la cuisine principale du pont M-312.
Le pont M-312 faisait partie de la partie supérieure du bloc M de l’aile Nord Est de la station, abandonné et dépressurisé il y a de ça plusieurs siècles, afin de réduire la facture énergétique de la station lors de la Crise Corporatiste, peu après la disparition du dernier Grand Maître. Mais les choses avaient fini par évoluer, et devant l’extension continue de l’alliance, l’Assemblée Corporatiste avait fini par voter l’agrandissement de l’espace utile de l’Indépendance, certes par l’ajout de nouveaux niveaux, mais aussi par la réhabilitation des ponts abandonnés.
C’est ainsi qu’après cela, et de longues années de procédures administratives, les sas furent refermés, et des niveaux entiers de la station repressurisés. Une fois l’atmosphère rétablie, des milliers d’ouvriers et de « volontaires » se mirent au travail pour rénover les lieux.
Le Chef Rousseau, cuisinier émérite, et son équipe avait été désigné pour s’installer en ces lieux, et refaire entièrement la cuisine du pont M-312. Opération prise très au sérieux par le vieil homme, qui supervisait lui-même le travail de ses assistants. Y compris le déménagement, à destination du premier sas venu, d’un coffre-congélateur antédiluvien par deux jeunes apprentis. Apprentis qui n’avaient
pas remarqué que l’une des dalles du carrelage ne tenait plus.
« Attention bougres d’abrutis !! » Hurla Rousseau tandis que le pied de Bob s’enfonçait dans un trou béant, et que celui-ci lâchait le chariot.
Malgré tout les efforts du second apprenti, le chariot, destabilisé, se renversa, et le congélateur tomba lourdement sur le carton du nouveau droïde cuisinier, écrasant dans un bruit de tôles froissé l’innocente machine, s’ouvrant sous le choc, et déversant son contenu dans la pièce.
Les joues du chef-cuisinier prirent, à la vue du tas de glaces qui encombrait désormais son chantier une teinte rouge cramoisi, avant de virer vers le violacé, tandis que les veines sur sa tempe droite palpitait de plus en plus fort.
Déballant à une vitesse inouïe un flot d’insultes et de noms d’animaux, le chef-cuisinier releva par le col son incapable d’apprenti, et lui ordonna de réparer au plus vite sa bêtise. C’est ainsi que, sous le regard hilare de sa douzaine de collègue, Bob parvint à relever le congélateur, et s’affaira à remettre au plus vite les glaces centenaires dans le congélateur. C’est au hasard de deux boîtes de cornet vanille-fraise qu’une main congelé, tenant fermement un esquimau, émergea du tas informe.
La frayeur générale passée, et les cordes vocales à peut-près remise, le Chef Rousseau se remit à gesticuler. Plusieurs assistants se joignirent à Bob pour virer les boîtes, et assister la victime. Rapidement, le reste du bras émergea du tas, suivi du reste du corps d’un homme élégant, et congelé.
« Merde… Il est mort ? » Demanda l’un d’entre eux.
« Ouais… Par congélation. Pauvre gars »
« Z’avez vu comment il est fringué ? C’est pas un clochard, comme l’autre fois ? »
« Dites… Il me rappelle quelqu’un… » Fit le Chef Rousseau, après avoir observé le visage de l’homme.
Il se baissa, et essuya la pellicule de glace déposé sur la tunique de l’homme, révélant un bien étrange écusson : un Colibri sur une rose rouge. Rousseau se tourna vers sa douzaine de cuistots, et continua dans un grand sourire :
« Mesdemoiselles, messieurs, je vous présente Kharen Bellamy… »
